UN SYMBOLE MÉCONNU AU PARLEMENT EUROPÉEN

 



De passage à Strasbourg, j’ai eu la curiosité de faire un tour au Parlement Européen pour en apprécier l’architecture. Au centre de la cour intérieure se trouve une œuvre qui attira mon attention. Il s’agit d’une « sphère artistique de verre et d'acier », don du Conseil municipal de la ville de Wrocław. Selon le procès verbal de la réunion qui s’est tenue au Parlement européen 27 octobre 2004 sous la présidence du questeur Jim Nicholson, il fut alors décidé de laisser la dite « sphère » définitivement en ce lieu.

Il s’avère que « l’œuvre d’art en question » représente un dodécaèdre. Je m’interrogeais sur la place de ce dodécaèdre en ce lieu, place, qui plus est, officialisée deux jours avant la signature par les chefs d'État et de gouvernement du Traité établissant une Constitution pour l'Europe. Enfin, la confusion entre une sphère et un dodécaèdre me semblait troublante, comme si cette erreur avait un sens.

On ne peut tout d’abord s’empêcher de rapprocher le drapeau européen, constitué de douze étoiles à cinq branches, du solide convexe à douze faces pentagonales que représente le dodécaèdre. Certes, le dodécaèdre s’inscrit parfaitement dans une sphère mais, ce n’est pas une sphère. Du fait de cette propriété, dans la série des cinq grands polyèdres réguliers de Platon, le dodécaèdre exprime la synthèse la plus parfaite. Suivant une symbolique géométrique, le tétraèdre représente le feu, l'octaèdre l'air, l'icosaèdre l'eau et le cube la terre. Le dodécaèdre représente le cinquième élément, l’éther pour les anciens. Le cinquième élément constitue un élément médiateur avec tous les autres, mais aussi, il les transcende.

Alors, que penser de cela ?
Le Parlement s’est historiquement fortement impliqué dans l’élaboration d’un projet de constitution : traité Spinelli adopté en février 1984 puis rapport Herman du 9 février 1994 qui allait un peu plus loin avec la définition d’un modèle fédéral coopératif décentralisé. Ce dernier implique la reconnaissance de plusieurs pôles (on pourrait dire l’Europe du Nord, celle du sud, l’Europe libérale, l’Europe slave, mais bien sûr aussi les quatre systèmes familiaux exogames qui forment la trame anthropologique de l'Europe) et la notion de coopération (à l'opposé d'un principe de concurrence) et de coordination (à l'opposé d'un principe de subordination). Cette Europe avait du sens et un projet mais elle n’a pas vu le jour et c’est une Europe hybride qui s’est imposée, une Europe où coexiste l’absence de pôle coordinateur (l’intergouvernemental règne au sein des second et troisième piliers du traité de Maastricht) et la déviance vers un pôle centralisateur niant les diversités et imposant un modèle néolibéral (le premier pilier). Cette Europe s’est développée depuis l’Acte Unique jusqu’au récent Traité de Lisbonne en passant par Maastricht. Mais elle n’a pas de projet qui fasse sens, seulement l'optique d'un grand marché intérieur, élargi au partenariat transatlantique. Du reste, les symboles européens ne figurent plus dans le traité simplifié signé à Lisbonne en décembre 2007. Cette Europe a perdu son âme, le fossé entre les citoyens et les élus est devenu un abîme.  Reste la nostalgie d’une autre Europe qui, tel le retour du refoulé, vient s’inscrire de façon furtive, sans dire son nom, au cœur du Parlement Européen, et à l’abri des regards.

 

Les institutions européennes

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